Très
tard dans la nuit ou très tôt
le matin, un monsieur comme il faut rentre
chez lui. Il a visiblement bu. Il n’a
pas le temps de se coucher car une nouvelle
journée de travail l’attend
à son bureau. Il va donc essayer
de se laver pour faire disparaître
les traces et les voix des désirs
et des rêves qui l’habitent…
alors une psalmodie, un chant, s’élèvent
en lui pour l’emmener au bout du
monde, au fond de sa folie, au fond de
lui-même… avant de le ramener
à notre société et
à ses conventions.
Le texte
Un homme dans un port…
C’est le début du poème
de Fernando Pessoa, le prétexte
à une rêverie, à un
embarquement imaginaire sur l’immense
étendue sans fond de l’océan,
vaste métaphore du cœur et
de l’âme des êtres humains.
C’est un départ, le moment
où l’on croit qu’on
va toucher l’impossible. Le navire
atteint l’horizon, le va et vient
de l’imagination prend de l’ampleur,
devient une roue enflammée, une
lame de fond qui emporte le poète.
C’est la vague de l’inspiration,
d’abord le murmure d’un homme
seul, puis ses paroles, et enfin une incantation
qui convoque le monde entier, le chant
de l’homme dans l’univers.
Ce n’est alors plus un départ
mais un saut, une plongée dans
l’inconnu, un hymne aux éléments
et au courage des hommes toujours mêlé
de veulerie. Il faut à l’acteur
et aux spectateurs un souffle d’athlète
pour s’y baigner ; apnée
vers les abysses de l’océan
et de l’âme, vers ces zones
sans lumière, faussement calmes
sous les tempêtes de surface, où
rôdent des animaux transparents,
aux formes larvaires, comme sans corps,
mais dont l’étreinte est
fatale.
C’est dans ce voyage vers les horizons
infinis et les abîmes obscurs, à
la fois au-dehors et au-dedans de nous,
entre l’aventure du grand large
et le confort des villes, entre la sauvagerie
et la quiétude, la joie et l’égarement,
entre la nostalgie du passé et
le poids du présent, que nous emmène
ce texte.
Création : La Guilllotine (Montreuil),
janvier et février 2004.
Interview
Carlos Pereira - Pourquoi traduire ?
Patrick Thoraval - Dans un souci de fidélité.
Les traductions existant sont très
belles mais par moments un peu fantaisistes.
Je voulais retrouver le phrasé
exact et les jeux verbaux, les images
poétiques qu’ils engendrent.
Pessoa ne se soumet pas à la langue
portugaise, alors pourquoi devrions-nous
le soumettre aux règles du français
?
CP - Qu’est-ce qui vous a attiré
chez Pessoa ?
PT - Chez Pessoa lui-même pas grand-chose.
Car pour être honnête je le
connaissais très mal. C’est
ce texte, Ode Maritime, qui nous a aimantés
Jorge et moi, qui avait une saveur et
une couleur étonnamment proche
de ce qui nous unit dans le travail et
dans l’amitié.
CP -Plus précisément ?
PT -Le chant. Une ode c’est un poème
écrit pour être chanté.
Et Ode Maritime c’est de la parole
gonflée, gorgée de chant.
C’est un texte qui réunit
en un tout, par le chant, le vaste monde
et l’individu isolé. C’est
un va et vient continuel entre le dehors
et le dedans, comme le chant porté
par l’air inspiré puis expiré,
qui résonne au plus loin de nous
et dont la vibration revient frapper notre
oreille, notre peau, notre squelette et
nos entrailles. C’est une chose
un peu shamanique. L’image du shaman,
mais un shaman moderne, coupé de
sa tribu, employé de banque comme
l’était Pessoa, est d’ailleurs
parfaitement appropriée : car le
texte raconte un voyage qui se fait à
l’intérieur de celui qui
parle et dans ce voyage il parcourt le
monde, l’espace et le temps, atteint
une sorte de transe, et il touche une
vérité essentielle sur ce
qu’il est, sur ce que nous sommes,
une vérité avec laquelle
il faut apprendre à vivre dans
un monde dont il essaye désespérément
de découvrir la poésie mais
qui pèse sur lui comme un fardeau.
CP - Comment, en tant que metteur en scène,
avez-vous résolu cette multiplicité
des lieux traversés par le poète
?
PT - Le voyage se déroule mais
en imagination, pas matériellement
(c’est d’ailleurs dit dans
le texte). Celui qui raconte ne quitte
pas sa place ; son voyage est avant tout
une confession de ses désirs qui
le tirent vers le lointain, vers le passé,
une confession de ses pulsions sadiques
inavouées, de sa peur du présent
qu’il essaye de conjurer, de sa
lâcheté. En fait il confesse
qu’il est un peu comme tout le monde,
sauf qu’il a en plus le génie
poétique et il montre qu’il
le sait.
Or il y a un lieu dans notre société
moderne qui est à la fois un confessionnal,
un vestiaire où, à proprement
parler, nous nous mettons à nu,
où nous chantons à voix
haute (c’est devenu rare aujourd’hui),
où nous nous parlons devant le
miroir, où nous nous lavons de
nos scories pour à nouveau nous
maquiller, nous déguiser…
(je rappelle au passage que Pessoa est
connu pour avoir endossé plusieurs
noms en tant qu’auteur).
Ce lieu c’est la salle de bain :
confinée, secrète, une petite
merveille de technologie si l’on
pense que dans ce petit lieu il y a l’eau
courante, le chauffage, l’électricité,
et tous les outils que le génie
humain a élaboré pour rester
propre et de belle apparence, pour ne
pas sentir le fauve, l’animal :
ne citons que le gant de toilette, le
rasoir, la pince à épiler,
le savon et toute la panoplie des cosmétiques,
le peigne… Si dans un futur lointain
des archéologues se penchent sur
notre civilisation je pense que la salle
de bain leur révélera bien
mieux qui nous étions (ou essayions
d’être) que la carte mère
des ordinateurs.
Donc tout ce détour pour dire que
le spectacle se déroule dans une
salle de bain. C’est une métaphore
ironique du vaste océan qui couvre
le monde et qui couvre aussi, en nous,
le secret de ce que nous sommes. |